5 janvier 2010
Les Desmarais: un empire médiatico-bitumineux ?
Publié dans |Le talent de Sacha Guitry pour la réplique ironique cinglante le précédait partout. Un jour qu’il entrait dans la résidence d’une riche parisienne, il s’exclama: “quel magnifique lustre!”. Un convive, l’ayant entendu, de commenter: “qu’est-ce qu’il peut être méchant !”

Desmarais Jr. membre du CA de Total, devant les sables, dans ce photo-montage du Journal de Montréal
De même, il ne fait aucun doute que les membres de la famille Desmarais, propriétaires de La Presse et de la chaîne de journaux Gesca, sont fédéralistes, capitalistes et heureux de jouer dans les coulisses du pouvoir québécois, canadien et français pour hisser les amis vers le haut et écarter les importuns vers les côtés.
Mais comme pour Guitry à qui on prêtait plus de méchanceté qu’il n’en avait, on prête aux Desmarais une activité maléfique qui dépasse la réalité. On en a l’illustration récente avec la polémique qui oppose La Presse au Journal de Montréal, au sujet de l’axe Desmarais/Sables bitumineux/Commentateurs de La Presse. Je vous résume les épisodes précédents, qui se sont déroulés pendant que vous faisiez vos emplettes de Noël.
Premier épisode le 17 décembre quand l’éditorialiste André Pratte et la chroniqueuse Lysiane Gagnon écrivent tous deux des textes portant, incidemment, sur les sables bitumineux. Pratte fustige Jean Charest pour s’être allié aux propos “irresponsables” des écologistes critiquant le Canada à Copenhague.
Lui qui est si jaloux des compétences provinciales, de quoi se mêle-t-il? Que dirait-il si les autres provinces demandaient au fédéral d’empêcher le Québec d’exploiter ses richesses naturelles?
Gagnon enchaîne dans la page suivante:
c’est grâce aux sables bitumineux que le Québec peut se permettre de vivre au-dessus de ses moyens et de s’offrir des services de luxe comme les garderies à 7$ et des universités quasiment gratuites. La décence exigerait que le gouvernement québécois s’abstienne au moins de cracher dans la soupe… ou alors que, joignant le geste à la parole, il décide désormais de renoncer à l’argent «sale» du pétrole de l’Ouest.
Deuxième épisode le 19 décembre, quand le journaliste Mathieu Turbide du Journal de Montréal écrit un intéressant article sur l’implication financière de Power Corporation, des Desmarais, dans les sables bitumineux. La filière est la suivante: Power détient la moitié des actions de Pargesa qui détient 4% des actions de la géante française Total. Cela semble peu, mais il s’agit du plus important bloc d’action et fait en sorte que Pargesa compte deux membres sur le CA de Total, dont Paul Desmarais Jr. Turbide indique que Total:
compte devenir l’un des gros joueurs dans l’exploitation des sables bitumineux canadiens au cours des 30 prochaines années. Avec ses deux sites en exploitation, deux projets en cours de réalisation et plusieurs terrains loués au gouvernement albertain pour du forage exploratoire, Total peut espérer tirer un minimum de 5 milliards de barils de pétrole des sables au cours de cette période. Total a déjà investi 6 milliards $ au Canada par l’intermédiaire de sa filiale Total Canada et projette d’investir 20 milliards $ dans les sables bitumineux au cours des 20 prochaines années.
Comme il l’avait fait précédemment dans son blogue, Turbide fait ensuite un lien entre cet investissement et les commentaires de Pratte et Gagnon, avec cette phrase assez bien écrite, mais chapeautée de l’intertitre La Presse défend les sables :
Dans la foulée du sommet de Copenhague, l’exploitation des sables bitumineux au Canada et la volonté du gouvernement Harper de limiter au minimum les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, la position du journal La Presse a attiré l’attention. Le journal de l’empire Power a vertement critiqué le premier ministre du Québec, Jean Charest, après que celui-ci eut remis en question la position d’Ottawa [...].
Troisième épisode le 24 décembre, avec la réplique de Pratte en éditorial. Furieux, il pointe vers les reportages précédemment publiés par le journaliste de La Presse François Cardinal sur le “pétrole sale” et indique que ses collègues et lui-même n’ont jamais défendu inconditionnellement les sables bitumineux, mais ont au contraire spécifiquement réclamé, dans le cas de Pratte, “des façons d’exploiter les sables bitumineux de façon moins dommageable pour l’environnement”.
Quatrième épisode le 27 décembre: le rédacteur-en-chef du Journal de Montréal, Dany Doucet, réplique à Pratte. Salve d’ouverture: S’il y a une chose qu’un éditorialiste de La Presse ne devrait jamais faire, c’est donner des leçons de journalisme aux autres. Cela donne une idée de la bonne entente régnant entre les deux grandes maisons. Mais Doucet vise ensuite le coeur du problème:
La famille du milliardaire Paul Desmarais, propriétaire de l’empire Power Corporation et de sept des dix quotidiens francophones du Québec, dont La Presse, est celle au Québec qui a le plus d’intérêts financiers dans le développement des sables bitumineux. [...] par un drôle de hasard, deux chroniqueurs et l’éditorialiste en chef de La Presse avaient coup sur coup pris position en faveur des sables bitumineux en raison de ce qu’ils apportent comme revenus au Canada et au Québec. [...] Le problème, c’est que tout ce beau monde a «oublié» d’écrire que le propriétaire de leur journal avait tout intérêt à ce que rien ne vienne perturber l’exploitation des sables bitumineux. Quand on prend chaque jour plusieurs pages d’un journal pour dire au monde quoi penser, le minimum est de déclarer les intérêts de la maison: les siens, ceux de ses patrons et de ses propriétaires.
Mon avis ? La Presse a un vrai problème, mais pas celui que l’on croit. L’éditorialiste en chef de La Presse, et des autres journaux de la chaîne sont, c’est connu, choisis parce qu’ils sont en faveur d’un Canada uni et de l’économie de marché. Au delà de ces balises exigées par le propriétaire, toutes les théories voulant que les journalistes ou chroniqueurs du journal — ou de la chaîne — se font souffler leurs idées par le CA de Power sont simplement étrangères à la réalité d’une grande salle de rédaction. Il y a certes des cas connus où l’ire des Desmarais s’est fait, directement ou indirectement, sentir. André Pratte en est la preuve vivante, lui qui avait perdu sa chronique, au début des années 90, parce qu’il avait cité, sans les critiquer, les propos de quelqu’un critiquant les Desmarais. J’y reviens.
J’entends sans arrêt les plus folles hypothèses. Tel leader syndical me jure que les journalistes de la grosse Presse s’acharnent sur la FTQ parce que la centrale s’oppose à la privatisation de la santé alors que Power voudrait y investir ! (Et Radio-Canada, souvent partenaire de Gesca, serait aussi dans le complot !) Cette filière Power-Santé aurait aussi expliqué la position de La Presse en faveur du campus Outremont pour le CHUM, car Power détenait des terrains adjacents. J’en passe. Ce sont des élucubrati0ns. (Daniel Johnson, ex-employé de Desmarais et très proche de Power, était le principal détracteur du CHUM Outremont).
Étant dans le milieu des médias québécois depuis maintenant plus de 25 ans (je fus correspondant de La Presse à Washington pendant cinq ans), connaissant personnellement les joueurs, je peux affirmer que les journalistes et chroniqueurs de La Presse, même ceux avec lesquels je suis en désaccord quasi-constant, écrivent en suivant leurs propres inclinations, pas celle des propriétaires. (Sinon, expliquez moi pourquoi les deux signatures les plus lues du journal, Pierre Foglia et Réjean Tremblay, sont indépendantistes. La page éditoriale est une des moins lue de ce, et de tous, les journaux, sauf pour la caricature.)
Il me faudrait des preuves en béton pour croire que les deux personnes qui ont pour rôle de protéger la salle de rédaction des pressions extérieures, dont celles du propriétaire, ne font pas correctement ce travail. J’ai connu l’actuel vice-président à l’information et éditeur adjoint, Philippe Cantin, lorsqu’il était correspondant à Québec et je peux témoigner qu’il a un principal objectif dans la vie: publier la nouvelle, quelle quelle soit, avant ses concurrents.
Quant à Guy Crevier, l’éditeur, il m’avait épaté lorsque, dirigeant TVA, il avait accepté de produire et de diffuser le documentaire tiré de mon livre Le Tricheur, malgré les très fortes pressions du gouvernement libéral. (Transparence totale: il fut pendant près de cinq ans membre du CA du CÉRIUM). On me rapporte qu’il continue à jouer ce rôle de bouclier depuis qu’il est à la gouverne de La Presse. (Je n’en dis pas autant des administrations précédentes du journal, cependant.)
Le problème de La Presse, dans la question qui nous occupe, en est un d’omission.
Il est problématique que la principale chaîne de journaux au Québec soit aussi timide dans sa couverture d’une des familles les plus influentes au Québec, la famille Desmarais. C’est un vrai problème, dont le miroir inversé est la couverture des activités de Quebecor par les publications de l’empire Péladeau.
Les informations concernant l’influence des Desmarais dans Total et, par ce biais, dans les sables bitumineux, étaient connues. Elles apparaissaient dans le livre Derrière l’État Desmarais, de Robin Philpot, publié en 2008. Cet essai, que j’ai lu avec intérêt, n’a pas eu droit à un seul article dans La Presse ou dans les journaux de la chaîne — sauf Le Soleil qui en a dit du mal en quelques mots. Aucune des informations colligées par Philpot n’a été reprise, discutée, voire réfutée.
En fait, une recherche des mots Power et Total dans la banque des articles de la chaîne Gesca pour les deux dernières années renvoie à des textes sur les activités de Total en Birmanie et sur des questions soulevées à ce sujet par des actionnaires de Power. Cependant, comme le signale Dany Doucet, un lecteur de tous les journaux de Gesca n’aurait jamais su qu’il y avait un lien entre Power et les sables bitumineux, donc avec un des grands enjeux de politique environnementale du pays.
Je crois cependant qu’il est illusoire de penser que les journalistes de Gesca s’adonneront un jour à une couverture systématique, voire agressive, de l’empire Power, ou de penser que ceux de Quebecor feront de même avec leurs proprios. L’indépendance d’esprit est une chose, le réflexe suicidaire, une autre.
Dans le contexte d’hyper-concentration médiatique dont le Québec est aujourd’hui victime, le seul antidote réaliste est de compter sur Quebecor pour éclairer les activités de Power, et sur La Presse pour suivre à la trace celles de Quebecor. Et (ajout tardif mais nécessaire), il faut compter sur Le Devoir pour trouver dans cette couverture un juste équilibre.
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février 16, 2010 à 17:04
Je comprends maintenant pourquoi André Pratte est si conciliant envers les sables bitumineux.
janvier 7, 2010 à 17:38
Le commentaire de M.Sauvé du 6 janvier 8h16 est fort important. La valeur gonflée du dollar canadien par le pétrole sale de l’Alberta gène les exportations du Québec et de l’Ontario.
Pire encore, cette «richesse» destructrice de l’environnement, en apportant des crédits au gouvernements du Canada et de l’Alberta et à bons nombre de travailleurs, masque le besoin de se donner une stratégie industrielle d’avenir, c’est-à -dire compatible avec l’environnement (sustainable developement).
La Suède, l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud n’ont pas de ressources pétrolières. Ils doivent faire montre de créativité pour se développer. L’exploitation des sables bitumineux va de pair avec le manque de créativité des Albertains (ou des Canadiens).
janvier 7, 2010 à 7:54
@David
http://www.statcan.gc.ca/pub/11-010-x/00207/9586-fra.htm
L’Étude de Stats Can est limpide. En 2004, Ottawa a collecté 5 540$ de chaque Québécois et “dépensé” 5 822$. Sauf que dans les “dépenses” on calcule une facture de 1 046$ pour le cout de la dette. On peut s’astiner longtemps sur la fraction de la dette canadienne qu’un Québec indépendant devrait absorber, la réalité est que, en 2004, chaque Québécois a envoyé à Ottawa 5 540$ et n’a recu que 4 776$ pour un vol de 764$, soit 6 milliards de dollars.
janvier 6, 2010 à 21:34
En passant, si le but est de dénoncé les conflit d’intérêt, pourquoi ne parle-t-on pas des conflit d’intérêt du président du GIEC.
Un type qui travaille avec des entreprises brassant des milliards de dollars et dont la profitabilité dépend de l’implantation d’un marché du carbone.
Les texte d’André Pratte c’est de la “p’tite bière” comparé aux milliards de Rajendra Pachauri.
http://www.telegraph.co.uk/news/6847227/Questions-over-business-deals-of-UN-climate-change-guru-Dr-Rajendra-Pachauri.html
janvier 6, 2010 à 21:31
@ jacques noel
Ainsi donc l’argent de la péréquation ne vient pas des provinces, elles vient du Fédéral.
Je me demande bien où le fédéral prend sont argent. Probablement de pot d’or laisser par des farfadet au pied des arc-en-ciel…
Selon l’institut de la statistique du Québec (comparaisons inter-provinciales, section finance publique), le fédéral a prélevé en taxes et impôt de toute sorte en 2007 (l’année la plus récente avec des stats) 5 948$/habitant.
Le fédéral a dépensé au Québec un total de 7 980$/habitant.
Le fédéral a plus dépensé au Québec qu’il a prélevé.
Au final, le Québec a reçu du fédéral 2 032$/habitant.
janvier 6, 2010 à 17:15
M. Jean-Claude De Blois m’écrit que M. Foglia parle de politique partisane dans ses chroniques. Est-ce que vous avez un exemple s.v.p. ?
janvier 6, 2010 à 15:43
@David, tu fabules sur la péréquation. Oui Québec recoit 8 milliards mais l’argent ne vient pas d’Edmonton. Il vient d’Ottawa. Même l’Ontario recoit de la péréquation.
«Here’s the counter-argument, at least from Ontario’s viewpoint (Quebec can speak for itself): Yes, Ontario is now a recipient of equalization, in the amount of $347 million this year, projected to rise to close to $1 billion next year. But equalization is a $14.4 billion program overall, and roughly $5.75 billion of that total comes from Ontario taxpayers. So this province is still a large net contributor to the program
Hélà s, personne n’explique que Québec envoie 52 milliards à Ottawa. Surtout pas Gesca.
janvier 6, 2010 à 10:49
Pétro state et péréquation, l’argumentaire de l’Ontario:
http://www.thestar.com/opinion/editorials/article/741634–deconstructing-alberta-s-spin
Ne comptons pas sur la brigade à plume de Gesca La Presse pour produire celle du Québec.
janvier 6, 2010 à 8:16
D’un point de vue strictement économique, je ne crois pas que le Québec profite des sables bitumineux. En effet, c’est l’exploitation de ces sables qui fait grimper la devise canadienne et qui nuit à l’exportation. Je suis travailleur autonome et j’ai dû abandonner mes clients américains, car une fois le tarif converti en dollars canadiens, ce n’est tout simplement plus rentable de travailler pour eux, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Je ne suis qu’un simple travailleur autonome, alors imaginer ce que ça doit être dans toutes les industries manufacturières du Québec, qui exportent leurs produits aux É.-U. Donc prétendre que l’on profite de l’exploitation de ces sables est de mauvaise foi, car même si on en retire quelques dividendes, on est train de perdre plein d’emplois et toute l’économie basée sur la production de biens. Bientôt nous ne serons plus qu’une république de bananes… ou plutôt une république de pétrole.
janvier 6, 2010 à 7:39
Pour en finir avec la péréquation
Le Québec n’ a rien à gagner à pratiquer une politique de la mendicité envers Ottawa. Au contraire il a tout a perdre, à commencer par sa dignité et sa capacité de se doter d’une stratégie d’État cohérente pour son développement.
Depuis trop longtemps on nous brandit le fait que la Québec dépend du programme de la péréquation (8 milliards) versé par Ottawa pour vivre ; autrement il ne pourrait s’offrir tous les programmes sociaux que lui envie le ROC. Cette affirmation est trompeuse car elle ne tient compte que d’un poste budgétaire qui laisse croire que le manque à gagner serait de l’ordre de 8 milliards si le Québec se retirait de la fédération. Alors que pour avoir une idée exacte de ce bilan il faut évidemment prendre en compte l’ensemble des flux d’argents entre Québec et Ottawa. Voici une des rares études (STATCAN, 2004) qui en fait un bilan un peu plus précis compte tenu des limites de la méthode et de la complexité du sujet :
« Revenus et dépenses de l’administration fédérale selon la province : qui sont les gagnants et les perdants dans la Confédération ? (1)
Conclusion : Le Québec tire un avantage de 2,1 milliards $ de la fédération (soit 281 $ par personne). On est donc loin du 8 milliards qu’on nous brandit comme argument massue pour nous maintenir dans ce système dysfonctionnel qu’est le fédéralisme !
Compte tenu du fait que le Québec épargnerait 3 milliards $ en coûts de dédoublement s’il quittait la fédération, il n’y a donc rien à gagner à pratiquer une politique de la mendicité envers Ottawa. Et tout à perdre, à commencer par la dignité. Et la possibilité de se doter d’une stratégie d’État cohérente à partir du contrôle de l’ensemble de nos capacités d’agir.
(….)
http://www.statcan.gc.ca/pub/11-010-x/00207/9586-fra.htm
……………
Cette étude date de 2004. Depuis la péréquation a augmenté de 4 milliards. Mais l’ensemble des autres paramètres de l’étude a aussi bougé. Ce qui fait qu’au final il n’y a pas grand changement.
……………
Cette péréquation sera remise en question cette année par l’Ontario (qui en reçoit, même si cette province contribue 20 milliards de plus au système qu’elle n’en reçoit) et l’Alberta, qui sera appuyer par la majorité de toutes les autres provinces. Mauvaise nouvelle pour les mendiants du Québec.
Voici le conseillé de l’Ontario qui propose l’abolition de la péréquation:
http://www.davidmackinnon.ca/