Lettre à Nathalie Elgrably-Levy

Publié dans : Économie

8 mai 2011

Chère Nathalie Elgrably-Levy,

Comme vous,  je n’aime pas les déficits et les dettes de l’État. Comme vous, je trouve que les gouvernements ont souvent la tentation de se substituer au marché et de trop intervenir dans la vie économique. Pourtant, chaque jeudi en vous lisant dans le Journal de Montréal, vous me faites réaliser que je ne suis pas libertarien. Contrairement à vous, je ne suis pas contre toutes les politiques sociales, je ne m’oppose pas à toutes les subventions aux entreprises et j’estime que l’État a un rôle à jouer dans le soutien à la culture.

Ce qui me met le plus mal à l’aise en vous lisant c’est le ton tranchant et définitif que vous employez, notamment quand vous traitez indistinctement de « socialistes » tous ceux qui ne pensent pas exactement comme vous, comme s’il n’y avait pas de différence entre Barack Obama et Hugo Chavez.

Je perçois même un peu de mépris quand je lis votre dernière chronique portant contre les privilèges éhontés dont profiteraient les artistes qui «ne devraient pas être une classe à part ».

Je pense en particulier à l’extrait suivant :

Je serai franche, au risque d’être politiquement incorrecte. Il n’existe que deux raisons pour lesquelles un artiste vit dans la misère. La première est que son talent n’est peut-être pas en demande. La deuxième est qu’il est peut-être tout simplement dépourvu de talent. Dans un cas comme dans l’autre, le public n’est pas disposé à consacrer son argent à l’achat du produit culturel proposé. Ainsi, pourquoi y mettre l’argent du contribuable ? Pourquoi l’État achèterait-il, au nom de la collectivité, ce que nous refusons d’acheter individuellement ?

Je suis déjà intrigué. Connaissez-vous des « artistes sans talent » qui vivent richement grâce à « l’argent du contribuable » ? Vous devez avoir des noms en tête, des exemples pour soutenir votre énoncé. Les gens sans talent ou qui ont un talent peu en demande n’habitent pas dans les quartiers chics ou à la mode. Ils vivotent de contrats en contrats, attendant la percée qui leur permettra de sortir de la pauvreté.

Vous avez sans doute en tête les centaines de millions de dollars que les gouvernements dépensent chaque année pour soutenir les institutions ou les productions culturelles. Ce sont ces institutions et productions qui donnent des contrats à nos artistes et pourraient vous faire croire qu’ils vivent essentiellement grâce aux bons vouloir de l’État et du goût de certains fonctionnaires élitistes.

Contrairement à vous, je pense d’abord que la vie serait beaucoup plus triste et nos villes beaucoup moins intéressantes sans l’appui aux musées, aux bibliothèques, aux grands orchestres, aux théâtres, aux compagnies de danse, aux festivals, à l’édition et à la production télévisuelle ou cinématographique. Je pense surtout que ces aides et subventions permettent aux artistes qui ont du talent de gagner correctement leur vie et à une industrie d’employer des dizaines de milliers de personnes.

calendrier Lettre à Nathalie Elgrably LevyJe ne crois pas, surtout dans un petit marché comme le nôtre, à une culture 100 % loi du marché et dépourvue de toutes subventions. Presque tous les pays subventionnent leurs produits et industries culturelles et les pouvoirs publics aident d’une façon ou d’une autre les créateurs depuis la Rome antique, si ce n’est pas avant. Derrière les oeuvres de Michel-Ange et Raphaël, de Molière ou de Lully, de Mozart ou de Beethoven, on trouve un pape, un roi ou des princes.

L’aide aux créateurs, c’est d’abord celle envers les institutions et les entreprises créatrices de contenus. Vous êtes extrêmement bien placée pour le savoir puisque vous faites partie du conseil d’administration du Groupe TVA. Est-ce que vous vous opposez systématiquement à toutes les petites subventions décrochées ici et là pour soutenir votre entreprise ?

Je pense en particulier aux 3,9 millions de dollars reçus par TVA Publications en 2010-2011 dans le cadre du Fonds du Canada pour les périodiques. Ce doit être terrible pour vous de savoir que 7 Jours, Échos Vedettes, Le Lundi et TV Hebdo, tous consacrés « à l’actualité artistique et culturelle », ont reçu à eux seuls 2 millions de dollars de subventions.

Puisque vous êtes contre contre les largesses d’un État « qui achète au nom de la collectivité, ce que nous refusons d’achetez individuellement», vous opposez-vous aux crédits d’impôts alloués par la Sodec et le ministère du Patrimoine canadien aux producteurs de plusieurs émissions diffusées sur TVA ? Voulez-vous la fin du Fonds canadien des médias, financé en majeure partie par les télédistributeurs, mais à hauteur de 40 % par le gouvernement fédéral ? Au meilleur de ma connaissance, TVA réclame plutôt une plus grande part du gâteau compte tenu de la popularité de ses émissions et aimerait élargir l’admissibilité de ce fonds à la télé-réalité.

Quant à moi, tout cela ne m’offusque pas vraiment, car ce sont l’ensemble de ces aides qui permettent au diffuseur de nous offrir une programmation originale, de qualité, conçue et produite au Québec. Si TVA devait payer la facture intégrale de tout le contenu canadien diffusé à ses antennes, sa rentabilité serait peut-être inexistante ou sa programmation beaucoup moins intéressante.

Si ces subventions vous embêtent à ce point, je me dis que vous devriez en parler à M. Péladeau lui-même. Petit conseil, ne mentionnez pas spécifiquement les subventions du gouvernement du Québec et de la ville de Québec au futur « amphithéâtre multi-fonctionnel Vidéotron de Québec ». Il pourrait ne pas apprécier. Par contre, vous pourriez exprimer votre inconfort à l’idée que le Groupe Librex et le Groupe Sogides, deux des parties constituantes du Groupe Livre de Quebecor Media, sont parmi les plus grands bénéficiaires du Fonds du livre du Canada du ministère du Patrimoine canadien et du programme d’aide aux entreprises du livre de la Sodec.

Parlez-lui aussi des subventions de la Sodec au Groupe Archambault. En effet, vos collègues ont reçu des subventions de 146 000 dollars dans le cadre du soutien aux entreprises de musique et de variété, de 26 465 dollars pour un soutien additionnel aux tournées de Martine St-Clair et de Michel Legrand et de Mario Pelchat, en plus de 40 000 dollars pour subventionner ses activités internet et de téléphone mobile. (je me demande d’ailleurs quel est le fournisseur qui a décroché ce dernier contrat). Si vous ne prévoyez pas avoir le temps d’écrire sur ce sujet, vous pourriez au moins le mentionner à votre collègue du Journal de Montréal qui nous informe si bien de toutes les subventions superflues accordées par notre gouvernement.

Pourrait-on dire – et je vous demande votre avis éclairé et franc sur le sujet – que les entreprises culturelles qui empochent des subventions sont comme ces vilains artistes qui dépendent trop des fonds publics ?


146 commentaires à “

Lettre à Nathalie Elgrably-Levy

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  1. 146
    La culture et les idées-éprouvettes – Brasse camarade :

    [...] Mme Elgrably, la culture est ou peut être un investissement rentable pour l’État. On a aussi fait remarquer que Mme Elgrably avait elle-même indirectement bénéficié de subventions culturelles, et [...]


  2. 145
    Serge :

    maurice milot : mai 20, 2011 à 11:20
    Madame Elgrably est tellement prévisible qu’il n’y a plus de plaisir à lire ses opinions. Pour ma part,je ne leur prète plus attention.

    Curieux… Moi de même pour Pierre Duhamel.
    Le point de vue anglo-américain et de l’intérêt humain, c’est tellement assourdissant.
    C’est une très bonne chose qu’il ne soit plus au JdeM.
    SP


  3. 144
    Pierre Duhamel, Nathalie Elgrably-Levy et la culture « Raymond Viger, rédacteur en chef Reflet de Société. L'actualité sociale et communautaire. Prostitution, Drogue, alcool, gang de rue, gambling :

    [...] ouverte de Pierre Duhamel, 8 [...]


  4. 143
    maurice milot :

    Madame Elgrably est tellement prévisible qu’il n’y
    a plus de plaisir à lire ses opinions. Pour ma part,je ne leur prète plus attention.


  5. 142
    Mathieu Lemée :

    @Francois 1er

    Ta question au no. 136 démontre autant l’inculture de tes arguments que leur manque de profondeur.

    Elle s’applique en tout cas cet adage de l’auteur Philippe Geluck: “La bêtise sera toujours supérieure à l’intelligence, car toute l’intelligence du monde ne suffit pas à comprendre toute la bêtise universelle, tandis qu’une seule bêtise suffit amplement à ne pas comprendre quoique ce soit d’intelligent”.

    Puisque tu sembles approuver des subventions murs à murs aux riches capitalistes déjà trop bien nanties (ce sont eux qui ouvrent la bouche pour être nourris en premier d’abord avant tous les autres, je te signale, les “tartisses” sont souvent les derniers) pour qu’on devienne des amerloques uniformisés culturellement, et que tu contestes un maigre 1% de subvention de l’État à la culture, en dépit des risques de censure que cela implique, sous prétexte que c’est du gaspillage à des bébés gâtés, c’est que tu ne comprends pas plus les mathématiques que l’art, le concret où l’abstrait.

    @Peter Powell: Excellents arguments, je n’ai rien à rajouter. Et je vous citerais même afin de rappeler à ce cher François 1, dont le pseudo n’a aucun sens commun avec le vrai roi au temps de la Renaissance:

    “Amenez de nouvelles informations dans le débat svp… pas des lignes d’un texte d’opinion…”

    Et c’est valable pour Mme. Elgrably-Lévy qui s’est défendu bien pauvrement en se justifiant avec son mépris des revenus de 85 milliards qui seraient bidons et qui étaient évoqués par ceux qui la critiquaient. Moi, j’ai bien lu ceux qui la critiquaient et cet argument des 85 milliards n’en était un que parmi tant d’autres. C’est donc tout ce qu’elle a trouvé pour se défendre elle aussi? Pas fort.


  6. 141
    Peter Powell :

    @Francois 1er suite…

    “Le Conference Board estime qu’en 2007, les dépenses consacrées à la culture pour tous les paliers de gouvernement combinés, paliers fédéral, provincial et local, ont atteint 7,9 milliards de dollars.”… Ce 7,9 miliards en génère 84,6 globalement.

    Madame Elgrebly dit de cette étude tient une méthode comptable qui inclut les revenus de subventions dans les profits générés… Soit…

    Donc pour être en accord avec sa méthode comptable il faudrait soustraire le montant des subventions (7,9 milliards de dollars) du total des revenus génbérés (84,6 milliards)

    Donc pour 7,9 milliards de dollars d’investissement nous retrouvons 76,7 milliards de dollars nets. Ce n’est pas 10x je vous le concède, seulement 9,7 fois…

    http://www.conferenceboard.ca/documents.aspx?
    did=2672

    Cordialement,

    Peter Powell


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